
Il y a maintenant cinq ans que Benny Lévy nous a quittés, et c'est avec une très vive émotion que je soutiens aujourd'hui devant vous ma thèse, qui revient sur l'un des moments majeurs de son itinéraire intellectuel qui fut toujours aussi existentiel.
Durant ces cinq années, mon travail sur la pensée de Benny Lévy m'a fréquemment ramené à cette sorte de scène inaugurale que constitue son dialogue avec Sartre.
De ce dialogue, nombreux sont ceux qui ont entendu parler. La connaissance qu'on en a généralement est au sens strict une connaissance par ouï-dire. Ce dialogue, dont les entretiens publiés dans Le Nouvel-Observateur en 1980 sous le titre de L'Espoir maintenant furent longtemps l'unique trace substantielle (avant la publication des cahiers de notes personnelles de Benny Lévy), fait le plus souvent l'objet d'une curiosité biographique qui, selon moi, doit nécessairement être déçue par ces mêmes entretiens. Là où cette curiosité souhaite en effet assister au reniement ou au revirement de Sartre – puisque c'est ce que la rumeur persistante colporte – ou au méfait de Benny Lévy, qu'on prendrait là la main dans le sac (ce qui constitue le véritable ressort au fond de cette curiosité hâtive, la plupart du temps malveillante, même si elle a également connu des formes bienveillantes), elle se trouve confrontée à un objet textuel difficile à identifier et dont le sens échappe à la première lecture – sauf peut-être à qui connaît Sartre pour l'avoir lu.
Par-delà leur rencontre, Sartre et Benny Lévy partagent en effet une sorte de présence paradoxale dans le champ intellectuel. Paradoxale car si leurs noms – celui de Sartre de façon évidemment beaucoup plus importante – sont connus, leurs textes le sont beaucoup moins. De Benny Lévy, par exemple, on ne sait ordinairement rien d'autre que les éléments biographiques nécessaires à la construction (ou constitution) du « personnage » (c'est ainsi que Benny Lévy désignait ce double de lui-même dont la doxa s'est emparée) : ancien chef de la Gauche prolétarienne devenu le secrétaire du plus illustre des philosophes français vivants (quoique sur le déclin) avant d'opérer un retour au judaïsme orthodoxe.
De Sartre on sait bien davantage de choses… mais la majeure partie de celles-ci concerne également le personnage public. Quant à la pensée, Sartre est encore fréquemment réduit aux quelques propositions soutenues dans L'Existentialisme est un humanisme, ainsi qu'à ses prises de positions politiques.
Or s'en tenir à ce Sartre-là c'est être nécessairement déçu par les entretiens de 1980. Je soutiens que ces derniers ne prennent au contraire sens qu'à la condition de ne pas réduire Sartre à ce qu'il n'est pas, ou plutôt qu'à celle de ne pas oublier que la seule manière d'être de la « réalité humaine » consiste à n'être pas ce qu'elle est et à être ce qu'elle n'est pas, à être sur le mode d'être du pour-soi.
Prendre au sérieux les entretiens de Sartre avec Benny Lévy à partir d'une lecture aussi attentive que possible de L'Espoir maintenant, cela signifiait aussi prendre à nouveau les textes de Sartre pour des textes – ce dont, comme tout texte, ils ont éminemment besoin. Autrement dit : il s'agissait de contracter avec eux le « pacte de générosité » dont parle « Qu'est-ce que la littérature ? »
De la même façon, la réduction de Benny Lévy au personnage que l'on sait (donc à un simple trajet) s'effectue toujours à partir d'une sorte de forclusion radicale de sa pensée. Or celle-ci, difficile, concentrée dans des textes denses et ardus a besoin pour vivre encore d'être repensée, d'être étudiée généreusement – ce qui ne signifie évidemment pas sans exigence ni rigueur.
Celui qui l'étudie, quel que soit le texte par lequel il commence à le faire, croisera tôt ou tard la figure d'un Sartre quelque peu inhabituel. S'il s'efforce de comprendre d'où vient ce Sartre assez peu semblable à celui qu'il croyait connaître, il devra se tourner vers les entretiens, dont l'abord est cependant toujours entravé par les préjugés qui les accompagnent.
Certes, tout texte est victime des préjugés de ses lecteurs – à l'exception peut-être parfois du premier texte d'un auteur. On l'aborde toujours à partir de ce que l'on croit connaître de l'auteur, le condamnant ainsi à se répéter encore et toujours. Ces préjugés de lecture favorisent bien des malentendus en empêchant conjointement le texte d'exister pleinement et le lecteur de le comprendre vraiment.
J'ajoute que de tels préjugés ne sont pas nécessairement le fait des ignorants.
Certains malentendus de lecture sont « cultivés », si l'on peut dire ; ils n'en rendent pas moins la lecture impossible : on ne lit pas un texte lorsqu'on n'y retrouve que ce que l'on savait d'avance devoir y trouver.
Les entretiens sur lesquels j'ai travaillé souffrent davantage de ces préjugés que tout autre texte puisqu'aux préjugés relatifs à Sartre s'ajoutent ceux qui concernent Benny Lévy ainsi que ceux qu'un certain nombre de témoins, d'auteurs, de proches de Sartre ont favorisés au sujet du travail commun des deux penseurs.
Il fallait, contre ces préjugés, tâcher de lire véritablement les entretiens.
Ce qui permet en premier lieu de se défaire de ces préjugés, je l'ai dit, c'est la connaissance des textes de Sartre. Cette condition nécessaire n'est cependant pas suffisante. Il faut y ajouter le constat que les entretiens, loin d'être la transcription d'une discussion de circonstance (même si leur publication dans Le Nouvel-Observateur répondait aussi à des circonstances précises), constituent le témoignage d'un travail de longue haleine mené sept ans durant par Sartre et son interlocuteur. Enfin, la troisième condition requise pour lire vraiment les entretiens me semble être la prise en considération de la pensée de Benny Lévy.
Pour que le crédit apporté aux entretiens ne se mue pas en préjugé inverse au préjugé le plus répandu, il importait d'en proposer une lecture rigoureuse sur la base de ces trois conditions. Cela impliquait trois tâches :
Il fallait premièrement relier les propositions de Sartre dans L'Espoir maintenant à tout ce qui de ses textes antérieurs est implicitement présent dans ces propositions et en constitue en quelque sorte l'arrière-plan, ce qui permet de leur donner un peu de relief ; Il fallait deuxièmement reconstituer un dialogue de sept années, qui est l'horizon sur lequel seul les entretiens de 1980 peuvent retrouver une certaine épaisseur. Cet horizon est esquissé dans L'Espoir maintenant. La publication d'un certain nombre d'articles de Benny Lévy consacrés à Sartre (La Cérémonie de la naissance, Verdier, 2005), puis de ses carnets de notes (Pouvoir et liberté.
Cahiers, Verdier, 2007) a précisé les contours de ce dialogue. Enfin, j'ai tâché de rendre les choses plus claires encore dans ma thèse en transcrivant l'ensemble des enregistrements inédits retrouvés dans les archives de Benny Lévy, et en rassemblant plusieurs textes et entretiens de Benny Lévy portant sur son travail avec Sartre. C'est dire qu'il a fallu reconstituer le dialogue dont les entretiens ne sont qu'un fragment afin d'en comprendre véritablement l'intérêt (de ce point de vue-là d'ailleurs, il reste beaucoup à faire car les enregistrements conservés par Benny Lévy ne sont pas complets loin s'en faut).
Troisièmement enfin de reconnaître dans les textes de Benny Lévy, pour l'essentiel postérieurs à la mort de Sartre le retour d'intuitions présentes dans L'Espoir maintenant, ou plus directement la reprise à nouveaux frais de thématiques abordées d'abord dans le dialogue avec Sartre.
Ce que révèle la prise au sérieux du dialogue dans sa totalité, c'est avant tout la profondeur du projet des deux hommes, souvent passée inaperçue. C'est cette profondeur que j'aimerais pointer dans ce discours de soutenance.
Commençons par le plus intérieur : le dialogue visait au premier chef à déconstruire l'idole du Moi, pour Sartre comme pour Benny Lévy si l'on en croit du moins cette annotation du 10 octobre 1975 :
« Être premier. Sartre reconnaît que c'est depuis l'enfance une modalité du choix fondamental (comme d'être immortel). Il reconnaît qu'il a été CHEF idéologique. Il dit alors : si Pouvoir et liberté commençait par cette décomposition de soi comme chef idéologique ? Ne serait-ce pas une marque de contestation – la première pour le lecteur – de l'essai, de la manière de faire de la théorie » (Pouvoir et liberté. Cahiers, Verdier, 2007, p. 16)
Se déprendre de soi, échapper à toute fixation chosiste de la conscience sous le nom de Moi : le projet consonne à vrai dire avec celui de Sartre depuis La transcendance de l'ego. Ne pas laisser la conscience, le « je pense », génialement découvert par Descartes, s'abîmer en chose pensante, comme c'est cependant le cas chez Descartes selon Sartre. Pour cela prolonger Descartes à l'aide de Hegel, de Husserl et de Heidegger. Mais aussi, par-delà ces trois penseurs vaincre le solipsisme et libérer la conscience de tous les enfermements : dans le moi comme dans l'être. Le moi n'est d'ailleurs qu'un autre nom de l'être, un avatar réifié du cogito, son idole, comme le montre avec force L'Être et le néant.
Mais Sartre lui-même, propulsé sur le devant de la scène par une gloire fulgurante, promu « conscience universelle » n'a-t-il pas joué, quoiqu'il en eût, le rôle d'éclaireur pour ses lecteurs ?
Il faut, de ce point de vue, admirer le geste du Sartre des dernières années, un Sartre âgé de plus de soixante-dix ans, qui consiste à faire un pas de côté vis à vis de sa propre légende – pas de côté qui n'eût rien d'anecdotique à ses yeux à voir l'insistance avec laquelle il imposa la publication des entretiens dans Le Nouvel-Observateur.
Du monde de la théorie Benny Lévy venait tout droit pour sa part, non certes sans lui avoir fait subir quelques torsions. Le rapport du maoïsme de la Gauche prolétarienne avec la théorie – mettons avec le léninisme, ou même avec la lecture althussérienne de Marx, ou encore avec les textes de Mao eux-mêmes – ne fut pas dépourvu d'accidents ni de rebondissements.
Dissoudre véritablement la Gauche prolétarienne impliquait l'abandon d'une certaine manière de faire de la théorie, de produire des énoncés de pensée.
Cette nécessité s'imposait aussi à d'autres, qui tâchaient, à la même époque, de penser sans restaurer pour autant l'intellectuel dans son ancien pouvoir de clerc. La tentative la plus célèbre en vue d'échapper à l'autorité de l'auteur est celle qu'ont mené ensemble Gilles Deleuze et Félix Guattari, dont L'Anti-Œdipe parut en 1972. On peut également considérer ce qu'on a appelé la « nouvelle philosophie », et plus précisément le travail commun de Guy Lardreau, récemment disparu, et de Christian Jambet, comme l'une de ces tentatives. C'est la raison pour laquelle j'ai été amené à comparer ces deux collaborations avec celle de Sartre et de Benny Lévy, afin d'en souligner les convergences mais aussi les profondes différences.
Les points communs, ce sont la visée et le contexte de ces trois interlocutions. La visée : il s'agissait de mettre en question la notion même d'auteur ; le contexte : ce fut, dans les trois cas, celui d'un certain « désarroi politique » face auquel s'affirmait pour les uns la volonté de prolonger quelque chose de mai 68, pour les autres quelque chose du gauchisme et de la « révolution culturelle », pour les derniers enfin de ne pas céder sur ce qu'ils appelaient le « désir de société ».
La différence essentielle réside dans la dimension d'oralité du dialogue qui nous intéresse, dimension inessentielle dans les autres cas. Lardreau et Jambet en effet juxtaposent leurs textes respectifs sur la base d'un accord constaté, contestant ainsi le théoricien supposé savoir, le penseur comme figure du Maître – mais cette contestation en remet pas en question le moment solitaire de l'écriture. Le renouveau de la pensée est censé résulter de l'heureuse conjonction de deux pensées. On pourrait dire la même chose de la collaboration de Gilles Deleuze et Félix Guattari, bien que les modalités de leur travail en commun diffèrent de celles que nous venons de décrire. Au « travailler l'un avec l'autre » se substitue un « travailler l'un dans l'autre » (c'est la formule de Deleuze lui-même), une écriture « en incrustation », un écrire ensemble – et non plus côte à côte – visant la confusion auctorale, l'écriture comme mélange de flux. Tout se joue là aussi dans l'écriture et non dans le dialogue.
Revenons au dialogue qui nous intéresse, celui de Sartre et de Benny Lévy :
puisque la pensée avait été en son essence politique – si tout est politique, la pensée qui pense le tout est nécessairement elle-même politique -, cet abandon rendait nécessaire un nouvel examen de la philosophie politique. Avec Sartre, Benny Lévy relut Hobbes, Rousseau, les penseurs de la Révolution française, les penseurs du libéralisme comm Locke, mais aussi Tocqueville, les théoriciens de l'égalitarisme, de l'anarchisme, Marx lui-même, et Claude Lefort et Merleau-Ponty… La sortie de ce que Benny Lévy appellerait bien plus tard, dans Le Meurtre du Pasteur, en 2002, la « vision politique du monde » ne fut pas une désertion soudaine, mais bien un programme de pensée. Pour ne céder en rien sur l'intention vraie qui avait subi dans l'aventure gauchiste, ou du moins dans les systèmes auxquels le gauchisme se référait comme à des modèles, un renversement totalitaire, il fallait reconsidérer le problème de la démocratie et l'entendre à présent comme réserve du pluralisme opposé au principe unificateur du totalitarisme, dans la trace de ce que faisaient à cette époque les dissidents d'Europe de l'est, qui s'efforçaient de penser une politique à l'écart du pouvoir d'une part, mais aussi, d'autre part, dans l'analyse de certains événements qui mettaient à la question la théorie gauchiste de la révolution, comme Lip ou la visite d'Anouar el-Sadate à Jérusalem – deux événements qualifiés par Benny Lévy à l'époque de « métapolitique » (Un des aspects de mon travail a ainsi consisté à élaborer une chronologie la plus exhaustive possible des dix années durant lesquelles Sartre et Benny Lévy ont dialogué afin de rendre manifeste le contexte dans lequel le dialogue s'est déroulé). Sans abandonner la radicalité, essentielle aux yeux des deux penseurs, il fallait découvrir son véritable lieu à présent qu'il apparaissait clairement que celui-ci ne pouvait être l'action politique qui, portée à l'absolu, n'atteint la fraternité qu'au prix et au moyen de la terreur. Il convenait donc de repenser la fraternité en la dissociant de la terreur – le programme ne pouvait laisser Sartre indifférent, lui dont la Critique de la Raison dialectique avait souligné dans les analyses consacrées au serment et presque malgré lui, le lien entre fraternité et terreur. Ainsi dans L'espoir maintenant, Benny Lévy tente-t-il de repenser l'événement insurrectionnel en y distinguant un double travail :
« travail de la foule » d'une part, manifestation du désir de société ; « travail du pouvoir » de l'autre manifestant le « désir d'être » du pouvoir, la volonté du subsumer la multiplicité insurrectionnelle sous l'unité du pouvoir.
Le titre envisagé pour l'ouvrage commun en préparation, Pouvoir et liberté, témoigne à sa façon de la volonté de traquer le pouvoir dissimulé jusqu'au point à partir duquel la critique radicale du pouvoir bourgeois s'était déployée. Car ce que la dissolution avait révélé à Benny Lévy, c'était son propre pouvoir de chef…
Le projet commun aux deux penseurs, bien qu'il ne portât pas sur la même idole explique, je crois, le deuxième aspect essentiel du dialogue, c'est-à-dire le retour sur la pensée de Sartre à partir de cette nouvelle position d'existence.
Soit ce que Benny Lévy appellera dans ses carnets de notes la tentative d'une « lecture révolutionnaire de Sartre » (PL, p. 39-40), qui explique pour l'essentiel l'incompréhension dont a pâti L'Espoir maintenant. En effet, c'est un Sartre « désaccordé de lui-même », pour reprendre la belle formule de Jacques Derrida en la détournant un peu de son sens initial, qui apparaît dans les entretiens. Mais si le désaccord est patent dans certaines des propositions sartriennes de L'Espoir maintenant, il laisse le lecteur perplexe car il ne se donne pas dans son accomplissement, dans son travail de déprise de soi, comme si entre le Sartre connu et ce dernier Sartre il manquait un moment. Les entretiens
que j'ai transcrits comblent partiellement ce manque et témoignent du travail
effectué sur et dans les textes de Sartre, que ce soient les ouvrages philosophiques, le théâtre ou les romans, relus et retravaillés à partir d'intuitions abandonnées par Sartre. On y découvre par exemple une réflexion approfondie sur la notion de contingence, liée à la Geworfenheit heideggérienne et sur sa présence au cœur de la pensée de Sartre à partir d'une relecture des deux cent premières pages de L'Idiot de la famille, et d'une méditation sur le rapport à la mère comme fondement de la singularité, Sartre tentant ensuite de lier cette pensée de la singularité matricielle à la notion d'universalité dans les propositions à mes yeux les plus déroutantes de L'Espoir maintenant. On y assiste également à une reconsidération de la relation avec autrui, de ce que l'ontologie phénoménologique appelait le « pour-autrui » à partir des pages de L'Être et le néant consacrées au regard, dont on trouve la trace dans L'espoir maintenant.
Enfin, la déprise de soi jointe à la réappréciation de la pensée de Sartre prit une forme singulière qui paraissait essentielle aux deux interlocuteurs.
Par-delà la rencontre de deux pensées, nous l'avons vu, se manifestait la volonté de « réformer la pensée » comme telle, d'inventer une nouvelle manière de penser qui permît d'en faire non plus l'activité d'un « moi », mais celle d'un nous, c'est-à-dire d'un sujet se transformant sans cesse, d'un sujet incapable de se replier sur soi et de se réifier. C'est le sens même du dialogue, que Sartre appelait « pensée du nous » - tentative passionnante à laquelle j'ai tâché de rendre justice dans mon travail. Sans prétendre répéter ici l'intégralité de mon analyse, je reviens à grands traits sur cet aspect du dialogue. Il s'agissait de sortir la pensée de son enfermement dans l'œuvre ou encore d'entendre l'œuvre en un sens nouveau, au sens actif et non plus comme l'ensemble des « choses écrites », lestant un auteur d'un certain poids. Bref, il s'agissait de penser, d'œuvrer sans faire une œuvre, à l'instar de Socrate.
Le dialogue de Sartre et de Benny Lévy était d'ailleurs explicitement référé par ses protagonistes à la pratique socratique, à cette dialectique qui vise une mise en accord quant au vrai, qui fût en même temps mise en accord véritable.
Qu'au moment où la pensée se formule, elle subisse l'épreuve de l'altérité, de l'exposition, véritable pierre de touche de sa véracité. Cette exposition implique une certaine violence du dialogue (qui ne réside pas comme on a tenté de le faire croire dans le tutoiement de Sartre par Benny Lévy, très ancien déjà), car toute pensée exposée se voit contestée au moment même de son énonciation, c'est-à-dire que celui qui la formule est convoqué à l'explicitation de sa pensée au moment même où celle-ci prend naissance. La possibilité d'une construction artificielle du discours, d'une rhétorique est de ce fait anéantie. Seule comptent l'intensité du dire et la capacité de soutenir une telle intensité – c'est-à-dire la justesse de la parole. Rien d'autre n'a d'importance que cette justesse et cette intensité. C'est pourquoi le dialogue fait violence car dialoguer ne revient pas à confronter sa pensée avec celle d'un autre, mais à tenter de faire naître une pensée de la confrontation, une pensée sans quant-à-soi, une pensée qui soit pure explosion pour reprendre l'expression sartrienne au sujet de Descartes.
J'ai tenté de reconstituer le dispositif d'interlocution mis en place par Sartre et Benny Lévy. On peut sommairement y distinguer quatre étapes : tout commence par un ensemble de discussions non enregistrées à partir d'un travail préparé par l'un des interlocuteurs (par exemple en 1976-77 autour du personnage de Napoléon) dont le but est non seulement de donner un contenu à la discussion mais implique également que celui qui expose à l'autre le résultat de ses recherches se livre à un travail réflexif visant à clarifier les principes de ces recherches de sorte que l'autre puisse comprendre non seulement ce qui est dit mais la manière dont ce contenu a été traité par l'autre ; en fonction des résultats de ces discussions, la décision pouvait être prise d'enregistrer un échange sur la base de celles-ci ; suivait un travail sur ce premier enregistrement considéré en fait comme un brouillon à reprendre soit par écrit soit au moyen d'un nouvel enregistrement ; enfin, la décision de rendre l'échange public impliquait la possibilité pour chacun de reprendre ses propos et de les préciser, ou d'en améliorer la formulation par un travail de réécriture.
Pour conclure, disons que le dialogue de Sartre avec Benny Lévy doit être entendu en trois sens :
comme explication avec soi-même permettant de se déprendre de soi, du soi figé, réifié qu'est le moi.
Comme retour sur la pensée antérieure de Sartre à partir des intuitions comprises en elle, donc comme dialogue interne à la pensée sartrienne, produisant un renouvellement de la lecture de ses textes.
Enfin, comme nouvelle modalité de la pensée, comme pratique de pensée inédite que Benny Lévy s'efforcera par la suite de mettre en œuvre à sa façon. On peut en effet dire que tous les textes publiés ultérieurement par celui-ci ont mis en œuvre un dialogue, que ce soit avec Sartre ou avec Philon d'Alexandrie, ou encore avec Lévinas ou les penseurs de la politique que furent Hobbes, Rousseau et Spinoza.
Certes, la pensée du « nous », dont le dialogue de Sartre et de Benny Lévy aura été le passionnant laboratoire durant sept années, n'a rien produit de substantiel en termes de textes. Dès 1976, le « nous » était qualifié par Sartre et son interlocuteur « d'horizon […] qui se constitue dans le travail en commun », donc comme quelque chose qui n'était pas donné, mais à faire, à construire. Les nombreux enregistrements inédits ne doivent être considérés que comme autant de brouillons. Sartre et Benny Lévy n'ont publié en fait que les trois entretiens qui composent L'Espoir maintenant juste avant la mort de Sartre. Il semble que la publication d'une centaine de pages autour de la question du « pour-autrui » ait été prévue, mais la disparition de Sartre ainsi que le scandale lié à la publication des premiers entretiens la rendirent impossible. Cependant cette tentative d'une nouvelle pratique de la pensée n'est restée sans effet ni sur Sartre qu'elle a aidé à penser jusqu'au bout, ni sur Benny Lévy dont, je pense l'avoir montré dans mon travail, toute la pensée peut être référée – sans qu'il s'agisse bien entendu de l'y réduire, ce qui n'aurait aucun sens – à ce dialogue inaugural.
Reste un dernier point à éclaircir : si mon travail porte sur Sartre et Benny Lévy, force est de constater que mon rapport à ces deux penseurs n'est pas le même. Lecteur de Sartre depuis de nombreuses années, je n'ai connu que ses textes que je lis et relis pour mon travail personnel ainsi que dans le cadre de mon métier de professeur de philosophie. Il m'est certes arrivé d'entendre la voix de Sartre, mais toujours enregistrée.
J'ai un tout autre rapport à Benny Lévy dont, vous le savez, j'ai été l'élève pendant un temps relativement long. Qu'est-ce à dire ? Je suis entré dans la philosophie à l'occasion de son enseignement. C'est avec lui que j'ai lu Platon, Pascal, Marx, Kierkegaard, Hegel, Spinoza, Lévinas et d'autres. Si bien que d'une certaine façon c'est sa voix que j'entends dans leurs textes. C'est aussi dans les livres de Benny Lévy que j'ai appris à me frayer un chemin dans la pensée. Il y a pour moi, de ce fait, recouvrement ou identité entre la « figure » de Benny Lévy et celle de la pensée, de l'acte même de penser. Et partant, mon intérêt pour Benny Lévy est absolument exempt de préoccupations événementielles – au sens de « platement biographiques » (je sais aussi de Sartre et de Benny Lévy que la biographie peut n'être pas plate). J'estime dès lors qu'il est plus que temps que la pensée de Benny Lévy apparaisse comme telle, qu'elle fasse l'objet d'une étude véritable. Pour cela il m'importait de montrer à quel point il est intéressant de s'arracher à la connaissance par ouï-dire pour se confronter avec rigueur et probité à la seule chose qui vaille ici : la pensée.
Il ne s'agit pour moi, dans l'hommage qu'à l'occasion de cette thèse je souhaite rendre à Benny Lévy, que de restaurer la possibilité d'une telle confrontation.