Ce texte est la transcription d'une conférence prononcée par Benny Lévy, à la demande du Bnei Brith de Jérusalem, le 17 décembre 2002, dix mois avant son départ.

Prof. Benny Lévy

Quand les organisateurs de cette soirée m'ont proposé comme titre de conférence: « De Mao à Moïse », j'ai dû réprimer un sentiment de lassitude. En effet, cette formule est un lapsus. Quant à moi, je ne dis jamais de Mao à Moïse, mais « de Moïse à Mao ». Car la partie la plus importante, la plus significative de ce dit itinéraire, c'est du Caire à Paris.

Au Caire un vieil apophtegme dit : « de Moïse (le prophète) à Moïse (Maïmonide), il n'y a pas eu d'égal à Moïse ». Je suis donc de cette ville où l'Ari Haqadoch, l'Ari zal est passé. A ma décharge, la Yahdouth autour de moi était agonisante. Je ne vivais pas dans le ghetto, mais dans les rues du Caire égyptien. Il n'empêche: je suis passé du Caire à Paris, pour déchoir de Moïse à Mao. Evidemment, ce qui intéresse les journalistes, c'est la suite, parce que, pour eux, cette première partie est inévitable. Mieux: elle va dans le sens de l'histoire, du progrès.

Mais ce qui nous intéresse ici, à Jérusalem, c'est de rendre totalement étonnant le fait qu'un juif ait besoin de quitter la Yahdouth, n'ayons pas peur des mots : la juiverie. Pourquoi cette énormité, cette monstruosité? Qu'un juif quitte la juiverie, c'est une monstruosité dans la langue du Maharal de Prague. Dans son très grand ouvrage sur la Guéoulah , dès le premier chapitre, le Maharal de Prague nous explique que pour parler de la Guéoulah -de la rédemption - il faut commencer par la Galouth, ce qu'on traduit communément par l'exil. Pour rendre intelligible le passage de la Galouth à la Guéoulah, il dit la chose suivante: un juif en Galouth est dans une situation monstrueuse, a-normale: il n'est pas dans le Séder haMétsiouth. Le vécu de cette monstruosité va être comme un son de Chofar comme un rappel à l'ordre. Refoulé, au début, parce qu'il faut bien vivre, s'accoutumer, s'adapter, s'intégrer. [ Une connaissance venue de Strasbourg me demande au téléphone : vous êtes-vous bien intégré ? Mais si je suis venu à Jérusalem, c'est pour oublier le mot « intégration ».

Le Caire

S'intégrer ! J'ai méprisé l'accent rocailleux de ma mère, pour m'intégrer, m'assimiler. C'est fini, je ne m'intègre plus. Je suis venu à Jérusalem pour être enfin Guer véTochav, étranger-résident.] Avec la théorie de la Galouth du Maharal de Prague, on va suivre les indices de monstruosité de ma vie; c'est la manière la plus juive de présenter l'itinéraire.

On vit la monstruosité, dit le Maharal, on fait l'épreuve du Bilti Efchari - de l'impossible. Tant qu'on n'a pas fait l'épreuve de l'impossible, on n'est pas dans la Galouth. C'est-à-dire dans les lettres qui déjà annoncent la Guéoulah. Il suffit d'un autre Tsirouf - d'une autre combinaison des lettres pour voir la Guéoula. Donc cette Yétsiah miSéder haMétsiouth - cette sortie de l'ordre du réel, amène au vécu de l'impossible. De là sonne le rappel à l'ordre, s'impose le retour. C'est très simple et ça vaut pour tous les juifs - à l'exception de la toute petite poignée qui sait qu'il y a un monde, de ceux qui n'ont jamais abandonné la Yahdouth, qui ont toujours continué d'étudier la Torah. Cette petite poignée mise à part, cette scansion se vit de manière typologiquement égale. Je vais parler singulièrement puisque chacun est unique.

Première monstruosité: ce pseudonyme, Pierre Victor. Il a tout d'un nom, il m'a été imposé. On reçoit son nom à la naissance; un ange souffle au père et à la mère, le nom. Ce n'est pas un ange, c'est une personne diabolique qui a inventé dans un livre cette alliance-là, d'une profonde perversion. Dans la Gauche Prolétarienne, le groupe que j'avais construit, on m'appelait Pierre, après m'avoir appelé Jean: rien que des évangélistes. Cette personne, qui déjà me détestait instinctivement, détestation qui doit être devenue substantielle depuis son intime proximité avec Léila Chahid, a décidé dans son livre d'ajouter Victor, qui signifie: le vainqueur, en latin. J'ai donc eu le pseudo le plus édomique qui soit - Magui'ah Li. Comme l'écrivait Henry Heine, je payais le billet d'intégration à la société française : on m'appelait Pierre Victor ; quand j'entendais ce nom, quelque chose en moi hurlait : ce n'est pas moi ! Voilà une manière d'indiquer ce qu'est un indice de monstruosité, notion qui va être notre fil conducteur.

En vain j'ai tout fait pour être français, puisque jeté en Europe à partir de 11 ans sans avoir reçu en Egypte le minimum qui aurait pu me protéger. J'ai eu de mes grands-parents et de ma mère le minimum qui a pu aider au retour, mais pas pour me protéger de l'errance. Aucune intellec-tualité. Ma seule manière de vivre l'extrême violence que je subissais, le départ d'Egypte, ma situation d'apatride, ce fut avec le mot « communisme ». A 11 ans j'étais déjà pour le communisme et les lendemains qui chantent. Je me souviens, un de mes frères voulait expliquer à ma mère pourquoi il s'était engagé dans le mouvement communiste clandestin. Il lui parlait tout bas. Ce chuchotement était extraordinaire pour l'enfant que j'étais; je devais avoir sept ou huit ans. Puis il a prononcé le mot « communisme ». Ce chuchotement feutré à ma mère: ce mot était devenu d'une beauté fulgurante, un mot extraordinaire. Arrivé en France, il ne m'a fallu que quelques années pour commencer à lire les livres de Sartre et habiter la langue française grâce à eux. La cause était entendue: il fallait devenir français jusqu'au bout, mais français de la France de Sartre, d'après la coupure de 89. Le progrès commence à partir de 89. J'étais français dans ce sens-là, un français progressiste constitutionnel.

Des français sont progressistes par vague conviction; ils peuvent changer s'ils ont un intérêt de pouvoir. Mais le juif est progressiste par être, il est ontologiquement progressiste. Il est franco-juif. L'exceptionnelle ténacité de la figure de l'israélite français est tout à fait significative. J'ai été cela, avec une petite protection que le Saint Béni soit-il m'avait préparée, un tout petit viatique en poche: je n'avais pas de papier, pas de carte d'identité. J'avais beau faire le malin, avoir l'accent tourangeau, il suffisait que j'aille dans un aéroport montrer une espèce d'accordéon en guise de passeport... Les dernières années je n'avais même plus ça, je n'avais plus du tout de papier: repéré par la police, j'avais seulement un papier de convocation au commissariat où l'on me remettait une autre convocation et ainsi de suite, chaque quinzaine; une assignation à résidence déguisée.

Ça a été mon Mazal, ma Hachga'ha, ma providence singularisante. J'étais un sans-papier, un apatride.

Paris

Apatride et chef, je devais me cacher. Je n'ai donc pas connu les frémissements du sacré dans les grands groupes en fusion de 68, je ne les ai pas vécus directement, Baroukh Hachem.

Voilà donc comment j'arrive à Paris après avoir transité par le lycée de Bruxelles où je fais mes études secondaires. J'arrive pour préparer le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, puisqu'il fallait atteindre le Français le plus haut, être au sommet. Et là, sur quoi je tombe? - il s'agit bien d'une chute - je tombe sur la théorie.

A cette époque, quand on disait théorie, on disait LA THEORIE, au sens de: « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu'elle est vraie »(Lénine). Citation épouvantable qui ouvre le Meurtre du Pasteur.

A cette époque, je rencontre un monsieur très gentil avec moi, répétiteur à l'ENS qui s'appelait Louis Althusser. J'avais trop de respect pour penser qu'il était dérangé: je sentais bien qu'il était assez souvent malade, mais je n'y voyais que du feu. Il m'avait introduit dans le monde de la théorie. J'ai assez peu parlé de' cette expérience. Il m'a regardé, il a dû voir que j'étais intelligent. Il m'a dit: « Toi, ça sera le secteur : les œuvres complètes de Lénine ». En un an, j'ai mis les 36 tomes des Œuvres de Moscou en fiches.

Des élèves de l'Ecole, certains sont devenus mes amis, avant de rejoindre dans l'espèce de comédie qu'on va faire en 68 et après, faisaient de l'épistémologie. Ils étaient autour de J. Lacan. Ils avaient inventé un redoutable concept: c'est ça la théorie, c'est inventer des concepts. Ce concept s'appelait « la causalité métonymique ». Pour le dire de manière plus familière: quand le chat n'est pas là, les souris dansent. Quand je suis entré à l'Ecole, elle était secouée par une grande affaire: on avait volé le concept. Car, dans le monde de la théorie se trouvent les pires Ganavim, les pires voleurs. Il n'est pas facile de produire un concept, mieux vaut le voler.

Cette affaire m'a mobilisé dans mes premiers jours à l'ENS. Il fallait que j'apporte ma contribution dans le sillage de la causalité métonymique ; donc j'ai fait une théorie de la révolution et de l'organisation léninistes.

Je serais professeur au Collège de France, si j'avais continué sur cette lancée. La théorie a fini par avoir une traduction académique. A ce moment là, c'était encore trop brûlant, parce que lié au communisme et au gauchisme. Mais une fois l'époque révolue, on peut la domestiquer. Mon principal élève dans cette commission, après un doctorat sur Lénine, est devenu un des plus grands professeurs de l'Université des Sciences Politiques. Baroukh Hachem, le temps que j'ai passé à l'Université, j'ai dû me bagarrer. Jusques ici compris, je n'ai jamais eu une année de repos avec l'Université. C'était la petite lumière de la Guéoulah - de la Providence singularisante qui m'accompagnait. Il est un petit mot grec, francisé. Le mot: hapax. Il désigne un terme qu'on ne rencontre qu'une seule fois dans tout le corpus des textes grecs. En France, dans le milieu intellectuel, j'étais un hapax : personne ne pouvait dire . exactement, à quelque niveau que ce fût du cursus administratif où je me trouvais, dans quelle case je me plaçais; j'étais toujours une non-case. Même à l'ENS où j'étais entré 22e bis - à titre étranger -donc sans recevoir les avantages matériels des autres normaliens.

La Petite France, Strasbourg

Le directeur de l'Ecole a essayé de me «normaliser». Il a adressé une demande de naturalisation à Pompidou. Il pensait que cet ancien normalien me l'accorderait. Mais il y avait eu au lycée Louis le Grand des bagarres contre les fascistes. Le concierge m'avait dénoncé. D'où refus de Pompidou. Quand le directeur de l'Ecole me l'annonce, un soir, il me dit : Monsieur Lévy, j'ai honte de la France. J'étais donc tombé dans la théorie. En produisant les concepts de la théorie léniniste de la surdétermination, j'avais l'impression de jouer aux cubes. Je le faisais avec sérieux mais je sentais une irrégularité, que c'était une fiction. Je l'avais fait parce que j'étais l'élève d'Althusser. Quelle ne fut pas ma surprise quand Althusser m'a convoqué vers 11 heures ou minuit. Il avait un article à faire dans le cadre de sa sombre lutte à l'inté-rieur du Parti communiste. Comme j'étais devenu un spécialiste de Lénine et des théories sur la rente foncière de Marx, il voulait que je les lui explique. C'était un garçon doué, mais il n'avait pas une connaissance particulièrement poussée, une moum'hiouth, des textes dont il parlait. Donc voilà l'élève qui explique, comme à un élève, à son supposé maître les cubes qu'il avait assemblés.

C'était trop, ça sentait la fiction. Je n'arrivais pas à le penser, mais je sentais que c'était mauvais. Ce n'était pas Lacan, c'était Lénine. Donc cela avait pour vocation de devenir praxis révolutionnaire. Et voici le deuxième indice de monstruosité, l'entrée dans le politique. C'était plus grave. Si l'expérience de la fiction théorique n'est pas si partagée, l'expérience monstrueuse de l'entrée en politique est plus répandue chez les juifs, les franco-juifs.

J'avais avec la France un rapport de conquête. J'en ai trouvé l'équivalent dans des documents du Mémorial de Sainte Hélène, que je lisais à Sartre. Ce sont les souvenirs de Napoléon. Avec Sartre on a vu comment Napoléon disait à la France: je t'aurai.

A ma toute petite échelle, avec une couleur différente, point corse mais juive, j'ai voulu faire pareil.

Il y a quelques semaines, je suis allé à Paris pour essayer de ramasser de l'argent pour la construction, ici, d'un Beith Hamidrach pour mon maître -un des plus grands maîtres. A cette soirée, j'ai commencé par leur dire : j'ai une grande chance, je n'ai jamais été juif-français. Quand je voulais être français, je n'étais pas juif, j'étais haineux de moi-même. Et quand Sartre m'a naturalisé, je commençais à être juif. Donc pas de trait d'union juif/français ; quel bonheur! On m'a sifflé !! Je disais cela à des juifs qui nous rabattent les oreilles dans leurs journaux à propos du nouvel antisémitisme français. Et je ne parlais pas d'eux, je ne leur demandais pas de faire leur Alia. Je leur disais simplement la chance que j'avais d'être à Jérusalem, voir le soleil flamboyer le matin en allant prier au Netz, et que cette chance tenait au fait que je n'étais pas juif-français.

Je reste persuadé que la figure de l'Israélite-français, historialement, agonise. Mais on a l'expérience d'agonies qui durent longtemps dans les phénomènes sociaux. Le Gam ZouléTova de cette affaire, c'est que j'ai pris un peu la mesure des choses. Il suffit qu'un ministre de la police parle de sécurité pour que le juif redevienne juif-français.

Donc d'un côté je disais que je représente la France vraie, la prolétarienne, et de l'autre, discours latent, la conquête. C'est une imposture ou plutôt une non-posture. Je n'habitais pas là où je devais habiter. Je ne disais pas des phrases que je pouvais habiter pleinement. Nouvelle fausseté, non-posture par essence: adhérer au moins au milieu que j'avais créé. En principe, je devais être dans un milieu, un monde. Impossible. Dans ce monde, il fallait payer le prix fort en matière de Zima - de mœurs légères, dévergondées.

Nous vivions, ma femme et moi, comme monstrueux dans ce milieu. Un homme et une femme ensemble ! Alors qu'on était en train de programmer un homme et un homme, un homme et un enfant, toutes les variations possibles. Tout ce qui se constate au niveau législatif aujourd'hui: le PACS, trois ou quatre législateurs qui réforment dans une commission du Sénat le droit parental. Autre petit indice: à 7 ans, mon fils revient de l'école, dans une banlieue parisienne. Il me rapporte, comme une banalité, qu'on lui avait dit « sale juif». 'Harada Guédola. Comme pour Itzhaq, j'ai vu le Guéhiname. J'avais beau être un juif haineux de moi-même, j'étais protégé. La petite lumière, cette fois, c'était pour toute la génération, protégée par un nom propre : Auschwitz. Si bien qu'une chose est sûre: on ne se laissait pas traiter de sale juif sans cogner. Et si, comme moi, on ne savait pas cogner, on faisait appel à Pierre Goldman. On cogne, on ne fait pas un récit sur un ton égal et neutre.

Dans un très beau texte, Alain Finkielkraut parle de sa découverte qu'il n'y a plus de transmission entre lui et son fils. Je n'avais pas ces mots à ce moment-là. J'ai simplement vu un abîme s'ouvrir sous mes pieds. Si je continuais comme ça, je n'aurais plus rien à dire à mon fils. Etaient programmés Bar Mitsva dans les quatre années à venir, la rupture, l'Œdipe. Voilà les petits indices de monstruosité qui furent décisifs.

Le dernier grand indice, c'est le monde intellectuel, Sartre et son entourage. Sartre savait que, à cause des papiers et de «l'accordéon », j'avais de graves problèmes. Il n'a pas hésité un instant à écrire à Valéry Giscard d'Estaing, alors qu'il avait refusé de répondre à une lettre de Charles de Gaulle qui l'avait appelé «maître». Pour ma naturalisation, il a fait une lettre à Giscard. Mieux, il en parle dans une radio pour dire : je ne peux pas attaquer politiquement Giscard d'Estaing, parce que je suis tenu par les liens de reconnaissance; il a naturalisé Benny Lévy. Cette attitude n'était pas d'un politique; elle n'existe pas dans ce monde des intellectuels vraiment politiques. Par contre, son milieu l'était totalement.

J'étais quelqu'un qui portait en soi le sens d'un rapport au maître, le sens d'un rapport à la vérité, sans aucun Kéli - sans aucun instrument intellectuel, pour qui la seule pensée était une pensée de l'existence, la seule pensée occidentale qui pouvait être un abri était une pensée « existentialiste «comme on dit mal, une pensée de l'existence. J'arrive dans l'antre de la pensée de l'existence et qu'est-ce que je constate ? un décalage à nouveau monstrueux entre la pensée et l'existence. Même chez Sartre. Pas le Sartre de l'intimité avec moi. Grâce à la vieillesse qui était insupportable à son entourage. Il se dépouillait en approchant du 'Olam haEmeth, de plus en plus. Il n'avait plus aucun intérêt idéologique. Je prie pour que mes nouveaux amis, qui eux aussi ont atteint une grande célébrité, parviennent à ce stade là.

Sartre était arrivé au plus haut tellement vite, que lui restait-il ?

On l'a vu avec le Maharal de Prague, il faut déplier intellectuellement les choses. J'ai donc beaucoup travaillé.

C'est pourquoi je suis sans pitié avec les pitres, les histrions, les esprits médiocres qui règnent à Paris. Il faut travailler jusqu'à en crever. Il faut étudier jour et nuit quand enfin on découvre la voie de l'étude. Pas de demi-chemin. C'est ça qui a plu à Sartre. J'aurais été un peu mièvre : «heu, j'ai quelques questions, on va en débattre», c'était l'échec.

Je ne débattais pas. C'était : on fonce parce qu'on est pris à la gorge. Ça passe ou ça casse. Je ne suis pas un démocrate de ce point de vue là. Je ne sais d'ailleurs pas dans quel sens je pourrais l'être, puisque dans le livre que j'ai écrit qui est l'expression de tout ce travail intellectuel, je critique tous les fondements de la démocratie, comme étant la Guenéva par excellence. Le Maharal dit de Edom que c'est un Ganav, un voleur. La Guémara, dans Avodah Zarah dit de Edom qu'il n'a ni Ktav ni Lachon, ni écriture ni langue. Les rabanim n'ignoraient pas le latin; des mots latins se trouvent dans la Guémara. Ils veulent dire que Edom n'avait pas la capacité autonome de créer un Tarbouth - une initiation, une culture - digne de ce nom. Ils ont puisé une culture chez les Grecs. Notre problème c'est le grec. La fête principale pour moi, c'est Hanouka. Quand arrive Hanouka, je suis tout intensité. Le fond de la civilisation occidentale c'est le vol, et la démocratie a tout simplement volé le Sinaï. Remplacer le Ma'amad Har Sinaï par le pacte social symbolique, et vous avez compris le mécanisme du vol. Je dois aller parler à l'école de la cause freudienne de Paris, à des gens sérieux. Ils ont compris que je parlais d'eux quand je parlais de l'empire du rien, suivant le Maharal qui dit qu'Edom c'est le העדר Hé'eder - le rien, le néant. Donc la loi symbolique, c'est l'empire du rien. La vie brûle, le temps presse - finis les ronds de jambe. La guerre d'indépendance juive commence. Je le dis à Jérusalem, sans peur, car ici, je suis chez moi,puisqu'enfin étranger. Hommes de gauche, hommes laïques, lisez les livres au moins, vous qui enseignez à l'université de Tel Aviv, de Bar llan ou de Jérusalem. Vous savez bien que le principal problème de l'état démocratique - lisez Hobbes, Spinoza, Rousseau -c'est la religion civile. Ils savent qu'il ne peut y avoir d'état démocratique sans ce qu'ils appellent la religion civile. Vous avez, hommes de gauche juifs, une chance incroyable par rapport aux Français, par exemple, de pouvoir faire une religion civile pour votre état démocratique. Respecter Chabbath, respecter les rashei d'Israël dans la non-constitution. Robespierre a manifesté pour l'Etre suprême, c'était ridicule. Mais un juif qui dirait : Chabbath c'est pour les juifs, serait dans le Séder haMétsiouth, Séder haolam. Il serait normal. Soyez normaux, hommes de gauche, hommes laïques. Je ne vous demande pas d'être comme moi, de m'imiter, de mettre tout le matériel de camping, chapeau noir, etc .... Mais, au moins, soyez comme Sartre, travaillez ! Laissez-vous traverser par la recherche de la vérité. Regardez les choses en face: dévarim Nitsavim baChamaïm - les choses sont écrites dans le Ciel depuis deux ans. Les dévoilements sont évidents, mais on doit les mériter, on doit être Raouï. Mon maître disait: Haqadoch Baroukh Hou Mahazir Chékhina leTsion, le bon D. s'occupe de ramener la Chékhina -la présence divine - à Sion, et nous on s'occupe d'élections !

Jérusalem

La Guéoulah s'impose - c'est-à-dire un Guilouï, un dévoilement. Le révélant nous rattrape. Rien dans les mains, rien dans les poches, à part mon "viatique" et mon "accordéon". Pas de glaive dans les reins, pas de vision, aucune hallucination. Je n'ai pas CRU. Rien de tel : on travaille et on lern - on étudie. Quand je suis entré à la Yéchivah à Strasbourg, j'étais encore athée. Il faut lernen de plus en plus pour se débarrasser de l'athéisme, la Klipa par excellence. Et ça m'a amené à Jérusalem. Je crois avoir eu les meilleurs maîtres en France, et je leur suis immensément reconnaissant de ce qu'ils m'ont appris. Mais c'est à Jérusalem, dans la Torah d'Eretz Israël aujourd'hui qu'on va jusqu'au bout du retour à la Torah. Torah de Hachem, pas comme éthique. Il paraît que l'emblème publicitaire du judaïsme français c'est le juif - nehmad, gentil, qui se tourne vers autrui. Il y a certes plus de gentillesse dans une shoule parisienne que dans les rapports des gens de Tel Aviv avec nous. Ici, les mœurs sont plus dures, mais ce n'est pas la société israélienne qui m'intéresse. Il s'agit de mon monde, le monde de la Torah. Là, je ne suis pas étranger, il est mien, totalement. Il est étranger à la terre. Dans ce monde là il y a une dureté du retour, tellement dure en son fond.

A Jérusalem, on est dans le Makom. Se révèle à nous le Makom - un des noms de Hakadoch Baroukh Hou qui est kinouï. Et ça, je ne l'ai pas eu en France. Il y a de véritables 'Ikouvim - de véritables empêchements à ce déploiement de la Torah.

Quand je suis arrivé, je savais simplement que je voulais la pierre de Jérusalem, que c'était אבן Even - בן אב Av Ben. Que l'air - le Avir - de Jérusalem donnait la Hokhma. Je ne savais pas comment j'allais avoir ma Parnassa, je n'ai pas fait de cadre. Six mois plus tard, Hakadoch Baroukh Hou est doux tout en étant dur, m'a donné ce que je voulais: un maître. La première fois que je l'ai entendu, j'ai dit : Matsati - j'ai trouvé - comme quand on rencontre sa propre femme. Et ce sentiment là depuis six ans et demi non seulement n'a pas diminué mais d'intensité en intensité il est devenu totalement immobile en moi. C'est le meilleur cadeau que je puisse vous offrir comme conclusion: trouvez comme moi, acquerrez un maître.

Prof. Benny Lévy


Benny Lévy

Voir aussi : Quelques Dates...

 

« Je me souviens d'un été où, en vacances avec Sartre (j'ai souvent raconté cet épisode), je lisais un passage en français du Séfer Yetzira (“le Livre de la Formation”) : le monde, disait ce texte, était créé avec des lettres. Sartre regardait mon visage en feu : la vérité parlait, j'en étais sûr, et je ne comprenais pas un mot. La grande voix, qui ne s'arrête pas, immédiatement révélante : en l'absence du Maître qui articule les paroles, la révélation tourne à l'incompréhension. Surconscient virant à quelque inconscience. La question - la seule question juive que je connaisse - comment la hokhma (la science) advient-elle seulement à qui sait ? Où se brise le cercle vicieux de l'ignorance ? »

Etre juif, Verdier,2003, p. 13

 

© Fondation Benny Levy, Rehov Emek Refaim 43a, Jerusalem 93141